Interview de mon coloc montréalais // L’homme qui s’habille en femme

Montréal est le temple des gens hors du commun. En plus d’un coloc poète qui écrivait un roman sur un zombie qui devient Bouddha, j’avais un coloc vegan, habillé en femme, qui jouait au Quidditch (oui le sport d’Harry Potter). J’ai retrouvé une interview de lui dans la cuisine qui date de début décembre 2012. Nemo nous explique pourquoi il porte des vêtements dit féminins.

Vu du balcon de notre appart

Vue du balcon de notre appartement montréalais (crédits photo : Marine Leduc)

Némo est né en Roumanie il y a vingt-trois ans, il a vécu en Suisse puis est arrivé à Toronto où sa mère vit depuis dix ans. Maintenant étudiant en socio à McGill, il s’exprime en toute liberté dans la cuisine de notre appartement du quartier Masson, entre épluchures de pomme de terre et graines de chanvre.

Pourquoi tu t’habilles en femme depuis trois mois ?

Déjà, il y a le côté sexuel, parce que je me suis toujours trouvé attiré par des aspects du vêtement féminin quand les filles le portaient. Les collants, les culottes, c’était sexy. Je me suis dit, peut-être que ça peut être aussi attirant sur moi, ce qui est la vérité. J’ai trouvé que je fétichise les vêtements, et j’ai remarqué que ce n’est pas forcément la fille qui est attirante, mais le vêtement qu’elle porte sur elle.

Puis il y a l’aspect politique. La société canadienne où je vis est structurée par des inégalités entre les sexes, et les hommes sont en position supérieure. Cette inégalité est reliée à la différenciation constante entre les hommes et les femmes. Si ces deux groupes n’étaient pas si distincts, on aurait du mal à discriminer un des groupes. De ce point de vue, si moi je suis en train de déstabiliser le groupe, j’aide un peu à lutter contre les inégalités entre les sexes. Et aussi contre un système qui crée une dichotomie sexuelle, parce qu’il n’y a pas que les hommes et les femmes, c’est une construction sociale.

Par contre, quand je vais voir mon amoureuse dans deux semaines, elle n’est pas attirée quand je porte des vêtements féminins, donc je vais m’habiller en homme. Je ne suis pas comme mes amis nés garçons qui s’identifient au genre féminin aujourd’hui. Ils ont un problème d’identité, pas personnel, car le problème est que les autres personnes les traitent d’une manière qui ne leur correspond pas.

Comment ça ?

J’ai des amis, qui se sentent comme des filles, mais les gens les traitent comme des gars. Pour moi c’est différent, je me suis toujours senti à l’aise dans des vêtements qui correspondent au genre masculin.

Et où as-tu trouvé les vêtements ?

Dans des friperies rue Masson, ou par ma grand-mère et ma mère. On a regardé dans l’armoire ensemble.

Qu’ont pensé ta mère et ta grand-mère ?

Elles ont l’habitude de me voir faire des trucs un peu différents.

Comment les gens te regardent ?

Déjà il faut préciser que je ne suis pas une femme, mais un homme habillé en femme. Je n’ai pas changé mes manières. Alors, ça ne veut pas dire que je suis homme parce que j’ai une bite, mais ça veut dire que j’ai les mêmes manières que j’ai d’habitude. Des manières dites « masculines ». Je ne crois pas que les gens me regardent plus différemment que si ça avait été un costume d’Halloween. Je ne vois pas de haine, mais surtout de l’étonnement, surtout parce que je porte des faux seins. Quand ils voient la barbe et les seins, ça les choque.

Mais mes moments préférés sont avec les enfants. Une fois je marchais dans la rue et il y avait des enfants qui marchaient et parlaient de je ne sais pas quoi. Le premier m’a regardé puis après les autres et ils ont tout de suite arrêté de parler. J’ai pu voir sur leur visage l’expression d’étonnement du genre, « ah je n’ai jamais rien vu comme ça ! ». Et ça m’a fait plaisir. J’espère que je leur ai prouvé que quelque chose de différent est possible. Peut-être qu’ils vont devenir des homophobes nazis, mais j’espère au moins qu’ils se sont rendus compte que c’est possible.

Et tu as lu des trucs qui t’ont inspirés ?

Oui des livres de Judith Butler, Sex and Gender par exemple, qui est une espèce de déconstruction du genre et du sexe, et qui explique comment on est toujours en train de jouer un rôle. La réalité du genre, ce n’est que du rôle et la façon dont les autres voient ce rôle. Je me suis dit que comme c’est du rôle, pourquoi je ne le changerais pas.

Mais pourtant il y a des différences physiques entre les hommes et les femmes. Les femmes ont leurs règles, elles peuvent tomber enceinte. Comment dépasser ça ?

Il y a une différence entre être différents et donner de la signifiance à cette différence. Parce qu’entre chaque humain il y a des différences, certains sont catholiques, d’autres protestants, d’autres grands et d’autres petits. A une époque, être catholique ou protestant c’était une différence qui pouvait causer la mort. Maintenant, on a dépassé ça. Pour moi il faut juger les gens comme ils se présentent, et non comme on veut les voir.

Et c’est ça l’égalité ?

L’égalité est un concept qui crée un standard. Nous sommes égaux par rapport à quoi ? Créer des lois pour l’égalité et des « droits » impliquent aussi qu’il y a une instance supérieure, donc ça ne marche pas.

Et que penses-tu des mouvements féministes ?

Les mouvements féministes sont très hétérogènes et sont différents dans chaque pays. Le mouvement féministe français est une chose unique, française. Il y a énormément de théoriciens et théoriciennes importants comme Simone de Beauvoir.

En fait je n’ai pas d’opinion sur le mouvement féministe parce qu’il n’y a pas d’unité et de cohérence que je pourrais décrire et qui serait donc signifiante pour moi. Il y a des inégalités entre les hommes et les femmes, certes, mais il y en a aussi entre les hommes. Un homme arabe est considéré plus « inférieur » qu’un homme blanc qui sort de l’ENA. Il y aussi des inégalités entre les femmes, entre les lesbiennes, entre les black, les arabes ou les chinois.

Donc tu ne fais pas ça pour soutenir le mouvement féministe ?

Comme pour le veganisme, je m’habille en femme pour moi. Je ne peux pas me coucher en ayant mangé un steak, ce qui implique la maltraitance d’un animal, et je porte des vêtements féminins pour me sentir mieux. De toute façon, ces gestes ne sont pas grand chose face au système de consommation dans lequel on évolue.

Tu vas quand même influencer des gens.

J’espère. Mais c’est une chose que je ne peux pas juger. Je ne compte pas chaque jour combien de personnes j’ai influencé. Cela se base sur la foi et sur mon jugement éthique. Oui ça peut avoir un effet sur les autres, mais c’est parce que moi ça me fait sentir bien avec moi-même et avec mon éthique. C’est sans doute égoïste. Ou peut-être altruiste-égoïste.

Nemo a  répondu à mes questions sur sa vie en tant que vegan et joueur de quidditch. Il fait aussi partie d’un groupe : Berge et Pârvulescu.

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2 réflexions sur “Interview de mon coloc montréalais // L’homme qui s’habille en femme

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