Je vis dans un bloc de l’ère Ceausescu

IMG_3407

Je vis dans un bloc de l’ère Ceausescu, froid, gris, imposant ; infesté de cafards qui grouillent dans les entrailles de l’immeuble, se faufilant entre méandres labyrinthiques des conduits d’aération et les tubes humides et chauds.

Je vis dans un des blocuri de l’ère Ceausescu, cicatrices immuables, erreurs architecturales, qui transpercent Bucarest de leur froideur grisâtre. Je me suis habituée à leur laideur, à leur stature impressionnante qui coupe le regard des passants de la beauté de la ville et de ses rues ensoleillées.

Vu de la fenêtre de mon bloc, le cartier se métamorphose en un amas de petites allées et de maisons colorées, fragments du Bucarest d’antan. Aux premiers rayonnements du printemps, les habitants sortent les barbecues dans leur jardin, posent leur chaise dans la rue pour observer les passants.

Puis je retourne dans mon bloc, gris, froid, immense. La cage d’escalier dégage un bouquet de friture et de détritus. J’ai l’impression que l’ascenseur va faire une crise cardiaque à chaque montée. Il lui arrive de stopper quelques minutes, histoire qu’il reprenne son souffle. Dans mon appartement, grand et lumineux, je n’ai pas besoin de mettre le chauffage, même lorsqu’il fait -20° à l’extérieur. Les voisins s’y donnent à cœur joie et tourne le bouton au maximum, répandant la chaleur dans tout l’immeuble. Dans tous les cas, on paiera la même somme à la fin du mois. Un Roumain m’avait parlé de cette manie de mettre le chauffage à fond, une sorte de revanche de la période communiste. Et s’il fait trop chaud, ils ouvrent les fenêtres.

Tous les premiers lundis du mois, je dois atteindre le sommet de mon bloc. Doroty, l’administratrice de l’immeuble, m’accueille dans son petit bureau rose saumon. Il lui arrive souvent d’arborer un pull rose saumon de la même couleur que les murs et de ranger délicatement ses papiers dans sa pochette rose saumon. Enfin. Je lui donne un petit papier avec les chiffres du compteur d’eau soigneusement noté, ainsi que quelques billets pour payer l’eau et le gaz. Tous les blocuri ont leur administrateur. Doroty est tout le temps de bonne humeur, même quand je n’ai pas payé le mois d’avant. Elle ne parle que Roumain, alors j’essaie tant bien que mal de me faire comprendre dans cette sublime version slave de l’italien. La dernière fois, j’ai réussi à dire « îmi pare rau ca sunt înterziat » (Je suis désolée pour mon retard). Elle a ri de mon accent derrière ses petites lunettes rondes, et m’a dit que j’avais fait des progrès en Roumain. Pas pour le délai du paiement.

C’est Doroty qu’il faut appeler pour toute demande ou tout pépin qui concerne l’immeuble. D’ailleurs, l’autre jour, j’ai trouvé un énorme cafard dans la salle de bain. Long, marron, graisseux et répugnant. Pourtant j’en ai vu des cafards, mais celui-ci était particulièrement gros et immonde. Je me suis dit que je devais l’appeler, car celui-ci était vraiment démesuré, que cela devait être la Reine des cafards, quelque chose comme ça. Puis, je me suis résignée, me disant que c’était exagéré, que si chaque locataire l’appelait dès qu’il voyait un cafard, elle recevrait cinquante appels par jour. J’ai alors gardé cette image affreuse dans la tête toute la journée. Pour s’amuser, ma coloc moldave a mis cette vidéo de cafards qui chantent et dansent dans une salle de bain. Une provocation, sans aucun doute.

Mon gros bloc de l’ère communiste résiste aux tremblements de terre. Bucarest se trouve au croisement entre trois plaques tectoniques. Un bloc comme celui-ci a été construit dans les années 80, après un séisme qui a ravagé la ville en 1977. Ceausescu décide alors de raser des maisons fragiles et des quartiers entiers pour construire ces monticules de blocs et ces artères congestionnées. Sans oublier un détail : il a aussi balayé 30% de la ville pour construire la majestueuse « Maison du Peuple », le bâtiment administratif le plus large du monde, symbole de sa folie mégalomane.

Je vis dans un bloc de l’ère Ceausescu, gris, froid, imposant. De ma chambre, j’entends la voisine du dessus crier toute seule et le voisin de gauche mettre la radio dès 7h du matin puis faire son pipi matinal. Tous les dimanches, la voisine de droite allume la télé pour avoir la messe orthodoxe en fond sonore lorsqu’elle nettoie les crottes de pigeons collées sur le rebord de la fenêtre.

De mon balcon-verrière, je regarde les petites maisons colorées. Je me dis que j’ai de la chance d’avoir cette vue, alors que eux, quand ils regardent par la fenêtre, ils voient un bloc de l’ère Ceausescu, gris, froid, imposant.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s