Chamanes de Séoul

Entrée d'Insawan

Un tigre surgit des murs, la gueule ouverte, lesyeux rouges-sang. Sur le mur d’en face, un visage ectoplasmique semble flotter dans les airs, paisible. Je monte les marches, enveloppée par les couleurs nébuleuses de ces peintures murales.

Bam bam. La cymbale résonne dans les hauteurs. Les sons du gong font des ricochets sur les murs. Bam bam. Je grimpe rapidement. Les marches de béton laissent place à des escaliers escarpés creusés dans la pierre. Il faut que je découvre d’où provient cette musique! Bam bam. Le temple se dresse devant moi.

Et là, gît sur un autel extérieur, le corps éventré d’un cochon, son chef séparé du reste et soigneusement disposé au bout de la table. Deux totems en bois m’observent. Leurs expressions faciales reflètent la fureur ou un rire crispé. On dirait deux amis inséparables qui cherchent à m’effrayer, soit par colère d’avoir pénétré ce sanctuaire, soit pour se moquer de ma tête d’ahurie. A ma droite, un autre cadavre de cochon potelé, enveloppé dans un plastique transparent, a été posé comme un sac de patates.

Bam bam. A l’intérieur du temple, une chamane (mudang) procède à un rituel (gut). La musique des gongs, tambours et flûtes s’accordent avec ses chants et cris. Je l’entrevois à l’entrée, de dos, arborant une sorte de blouse blanche à capuche. Elle saute et danse face à un autel garni de bougies, pommes, bananes et autres offrandes pour communiquer avec les esprits.

Bam bam. Un homme à lunettes me fait un grand sourire : « Chamane, Chamane ! » s’exclame-t-il. C’est le boucher. Il s’attèle au dépeçage méticuleux du cochon éventré, morceau par morceau, viscère par viscère.

Je passe devant le temple et monte d’autres escaliers pour avoir une vue d’ensemble. La cérémonie continue. J’ai entendu dire qu’elles pouvaient parfois durer deux jours. Le chamanisme coréen est la plus vieille « religion » de la région, sans doute ramenée des profondeurs de Sibérie. Parfois pris au sérieux, parfois sujet de moqueries, il fait désormais partie intégrante de la culture coréenne, et c’est même devenu un bon « business » pour certains. Mon couchsurfer, sarcastique, ne voyait pas trop l’intérêt d’aller voir ces « diseuses de bonne aventure » qui chantent et sautent dans tous les sens : « Ah mais je comprends que ce soit étrange pour toi ! Surtout si tu as pu assister à une cérémonie. »

Du haut de la montagne d’Insawan, la ville de Séoul est à mes pieds. Sublime. Je domine des monticules d’immeubles blancs et gris, une civilisation qui me paraît loin. Des chants enchanteurs viennent jusqu’à moi. Je suis irrémédiablement attirée vers eux. Au creux des rochers, assises en tailleur au-dessus d’un petit cours d’eau, deux femmes chamanes entonnent des paroles sacrées tout en tapant contre un tambour, instrument indispensable de tout rituel chamanique. En bas des rochers, deux autres femmes en habits de sport les écoutent attentivement, les yeux fermés. L’une secoue la tête de bas en haut, complètement en transe. Dans les hauteurs, j’entends la procession d’une autre cérémonie.

Je redescends vers le temple, où le rituel se fait de plus en plus frénétique. J’arrive d’un côté où je peux apercevoir ce qui se passe dans une salle adjacente : des hommes regardent la télévision pendant que des femmes s’affairent dans la salle principale, revêtues de robes traditionnelles.

Le boucher me sourit et embarque une tête de bœuf sur le dos.  Je le suis, la tête de boeuf face à moi et sort du village chamanique. Je repasse sous le porche qui signale l’entrée, ses poteaux ornés de deux dragons, un orange, l’autre bleu. Des gros 4×4 sont garés devant. J’aurais pu passer à côté de ce porche, mais j’ai eu cette pensée soudaine que si je ne passais pas dessous, je ne sortirais pas « vraiment » de ce lieu mystique.

Je redescends les rues tortueuses et atterrit sur le boulevard principal. Le trafic s’amoncelle. Les vendeurs hèlent les passants. La foule agitent mes sens. J’ai eu l’impression de posséder cette ville tentaculaire du haut de ma montagne. Elle m’a ravalée toute crue.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s