Les caméléons de Jérusalem

Ramallah

De nombreux Palestiniens sont nés en Israël et ont suivi leur scolarité dans les écoles hébraïques. Rencontrer des « Palestiniens de 48 », tels qu’ils sont nommés, permet de côtoyer tout un pan de la société palestinienne qui ne veut pas être oublié. C’est contempler comment ils se fondent dans la vie israélienne, sans oublier leurs origines et le peuple auxquels ils sont liés.

A lire en écoutant cette merveille auditive:

Le caméléon se hisse lentement sur ses pattes arquées et avance coup à coup sur la terre asséchée du village d’Anabta, près de Naplouse. Le soleil de braise du mois d’avril l’empêche de se mouvoir et il rêve de cette herbe verdoyante qui l’appelle quelques centimètres plus loin. Cette image est restée gravée dans ma mémoire. C’est un animal que l’on peut aisément voir en Palestine, sauf lorsqu’il disparaît sous la couleur du sol sur lequel il se déplace.

Le même jour à Ramallah, la fête bat son plein. Le jeudi soir, des jeunes internationaux et Palestiniens se retrouvent au Beit Anisa, un bar-terrasse où les fêtards savourent une Taybeh fraîche, la bière palestinienne, avant de se déhancher sur une musique traditionnelle ou un tube européen. Depuis mon arrivée en Cisjordanie il y a un mois, c’est la première fois que je vais dans le « village » de Ramallah, devenu le centre administratif, culturel et politique de la Palestine. Des camps de réfugiés aux effluves d’alcool dans les terrasses bondées, le choc est intense. La veille, mon couchsurfeur Hisham* me disait avec une pointe d’ironie: «In Ramallah, during the day, we throw stones, and during the night, we throw up» (A Ramallah, le jour on lance des pierres, et le soir on vomit.) Un jeu de mots qui rappelle qu’ici, malgré les sourires et la fête, la situation est difficile à oublier.

D’ailleurs, après des soirées arrosées et des voyages autour du monde, Hisham rentre chez lui, dans un petit studio au rez-de chaussée avec vue sur le mur de séparation, situé à quelques mètres. Impossible pour lui d’aller de l’autre côté de cette masse grise qui dépasse les cinq mètres de hauteur. Pour voyager à l’étranger, il est obligé de passer par la Jordanie avec dix heures d’attente aux contrôles des frontières. Comme Hisham, beaucoup de Palestiniens se faufilent derrière les apparences.

Electro Berlinois et alcool à profusion

Après la fermeture du Beit Anisa, un after est organisé dans un appartement refait à neuf, partagé entre deux Françaises, une Allemande et un Palestinien, Marwan. Celui-ci accueille les convives avec un accent américain de la côte Est pendant que de la deep house embaume le salon. Cheveux bruns ondulés, visage fin et mate, il passe plus pour un latino que pour un Palestinien. Né à Jérusalem, c’est un « Palestinien de 48 », appellation donnée à ceux dont la famille n’a pas quitté ses terres après l’indépendance d’Israël le 14 mai 1948. Ils ont accès aux écoles israéliennes et peuvent circuler librement dans l’Etat juif. Marwan a la vingtaine, parle arabe et hébreu et a étudié à la prestigieuse université IDC Herzliya de Tel-Aviv. Son meilleur ami, Ahmed, est aussi né à Jérusalem-Est et vit dans le quartier palestinien de Beit Hanina. Tous deux ont vécu quelques mois à New-York. Ahmed a la peau pâle et des cheveux frisés attachés en queue de cheval : « On ne me prend pas pour un arabe. A New-York, on venait me parler en espagnol. »

Quand je dis à Marwan que je loge à Naplouse, il me regarde avec surprise : « Il y a peu d’internationaux qui vivent là-bas. Je suis content que tu y sois, tu peux voir la Palestine authentique. » Beaucoup de Palestiniens me disent la même chose, que Ramallah est le « Disneyland » de la Palestine, qu’aucun habitant n’est vraiment de Ramallah, que c’est une ville « superficielle ». Pourtant, ils ne pourraient vivre dans l’ambiance conservatrice des grandes villes Palestiniennes comme Naplouse, Jénine ou Hébron, où l’alcool est banni et les tensions entre colons et palestiniens régulières.

« Pourquoi tu travailles avec les Arabes ? »

Une semaine plus tard, je retrouve Marwan, Ahmed et une des colocataires françaises, Hélène, pour une virée à Jérusalem. La capitale éternelle, où se mêlent l’appel du muezzin, les cloches du Saint-Sépulcre et les chants de pèlerins, devient l’antre de la musique actuelle à la tombée de la nuit. Jazz, électro, techno, rock, transe…Aucune liturgie musicale n’est épargnée.

Dans le 4X4 de Marwan, estampillé « IL » sur la plaque d’immatriculation, les basses résonnent au rythme des tintements sinusoïdaux. A l’approche du checkpoint de Qalandiya, il augmente le son, parle en hébreu au soldat et montre son passeport israélien. En l’espace de quelques secondes, la voiture se retrouve de « l’autre côté » et longe le mur de plusieurs mètres qui sépare Jérusalem de Ramallah. Depuis la Seconde Intifada, la plupart des Palestiniens ne peuvent franchir le checkpoint et aller en Israël. La poignée de Palestiniens qui ont une autorisation mettent parfois plus d’une heure pour aller de Jérusalem à Ramallah à cause de l’embouteillage provoqué par les contrôles. Une Palestinienne m’a raconté qu’elle était restée plus de six heures à attendre de passer alors qu’elle avait un examen le lendemain.

Les rues de Jérusalem Ouest arborent des guirlandes de drapeaux israéliens. Nous atterrissons dans un bar sombre aux murs tagués. Une femme aux cheveux courts mixe dans une petite pièce. Il y a des Palestiniens et des Israéliens qui se mêlent et se dandinent sur quelques mètres carrés, d’autres qui boivent un verre près du bar. Difficile de les distinguer, à part une kippa qui trône parfois sur la tête. Un Israélien vient vers Hélène et lui demande ce qu’elle fait. Elle lui répond sans hésitation qu’elle vit à Ramallah et travaille pour une association palestinienne. Le jeune homme est interloqué : « Pourquoi tu travailles avec les Arabes ? ». Et il s’en va. Ce n’est pas la première qu’elle fait face à ce genre de réflexion.

La réalité tapie dans l’ombre

Deux jours plus tard, Marwan et Ahmed traversent la Cisjordanie pour aller mixer dans un complexe avec piscine près de Jéricho. En passant devant le checkpoint de Qalandiya, Marwan montre son pessimisme : « Le 29 novembre 2012, les gens fêtaient ici l’adhésion de la Palestine en tant qu’Etat observateur non-membre de l’ONU. C’est n’importe quoi ! Ils n’ont pas compris qu’on se moquait d’eux ? La construction du mur avait signé la mort de la Palestine. Je suis certain que dans quelques années la Cisjordanie appartiendra à la Jordanie et Gaza à l’Egypte. »

Nous atterrissons  au bord de la piscine, où des Palestiniens et internationaux fument du narguilé, sirotent des bières et déambulent en maillots de bain avant de se rafraîchir dans l’eau chlorée. La jeunesse dorée de Palestine existe bel et bien, mais elle est particulière, elle dissimule une rage et une tristesse enfouies dans ces vapeurs insouciantes et ces sourires chaleureux.

Le lendemain, je me retrouve dans le camp de réfugiés de Balata, avec trente habitants au mètre carré, où les coupures d’eau et d’électricité sont fréquentes. La culpabilité m’envahit et je revois cette énorme piscine remplie d’eau alors que certaines familles n’ont qu’une petite citerne pour subvenir à leurs besoins de la semaine. Ces Bédouins qui doivent racheter leur propre eau aux colons voisins. Ces habitants de Nabi Saleh qui n’ont que douze heures d’eau par semaine et qui manifestent contre l’accaparement de leur source par les colons. Les personnes que j’avais côtoyées la veille oublient-elles la situation, les colonies, le mur ? Ou font-elles semblant pour mieux se protéger et oublier le temps d’une soirée ?

« Le gouvernement israélien veut tuer les intellectuels palestiniens »

Avant de repartir pour la France, je décide de rejoindre Marwan et Ahmed pour une ultime soirée à Jérusalem. Il fait chaud et les terrasses sont étonnamment bondées pour un mardi soir. J’apprends que le lendemain est le Yom Yerushalayim, « Jour de Jérusalem » en hébreu, et que des milliers de personnes de confession juive vont se rassembler à la porte de Jaffa pour célébrer la victoire de la Guerre des Six Jours en 1967 et le contrôle des Israéliens sur la vieille ville. Marwan et Ahmed trinquent avec leurs amis palestiniens avec qui ils parlent en hébreu. L’un d’eux m’avoue même qu’il parle « mieux hébreu qu’arabe », une pointe de tristesse se déclinant sur son visage.

Au fur et à mesure de la conversation, les langues se délient et Ahmed parle des problèmes de discriminations auxquelles il fait face : « Dans la société israélienne, quand tu es Arabe et musulman, tu restes au bas de l’échelle. Même si tu as tous les diplômes voire plus !». Une fois, il a dû mentir sur son adresse lors d’une demande d’emploi : « Si je dis que je suis à Beit Hanina, c’est clair qu’ils allaient savoir que j’étais Palestinien, alors j’ai mis une fausse adresse. Dans tous les cas, c’était foutu car mon nom est arabe. Je n’ai pas eu le job, même si j’ai un master et que je parle parfaitement anglais, arabe et hébreu.» Je demande à Marwan et Ahmed comment ils font pour faire autant la fête et vivre plus ou moins « normalement » sans oublier la situation. « C’est la seule façon de survivre, répond Marwan, sinon on deviendrait fou.» Ahmed acquiesce : «On n’a pas le choix. »

Marwan me révèle que son père a eu de nombreuses propositions pour aller travailler au Canada et aux États-Unis, mais il a préféré rester en Palestine : « Le gouvernement israélien veut tuer les intellectuels palestiniens et envoyer le maximum d’entre nous à l’étranger.» Les Palestiniens sont très nombreux à obtenir un diplôme universitaire, qui devient une forme de « résistance », mais les chances de trouver un travail sont minimes. Le mur, le manque d’espace, l’absence de politiques et la confiscation des ressources empêchent le déplacement et la création d’emplois. Cela s’est empiré après la Seconde Intifada. La société palestinienne est désormais « bloquée ». Beaucoup de jeunes diplômés veulent partir à l’étranger mais sont divisés entre le désir d’évasion et soutenir leur pays. Sinon ce serait le « laisser tomber ».

Le caméléon a lui aussi connu cette herbe fraîche qui l’attire, la douceur d’une vie plus simple. Mais la terre aride est sienne. Sa peau, brûlée par le soleil, s’est adaptée à ce sol et il a forgé son esprit, le seul moyen qui lui reste pour résister.

* Les noms ont été changés


Ce texte a été rédigé en septembre 2013, quelques mois après mon séjour en Palestine. Le mois dernier, de nombreux heurts et violences ont ravivé les tensions en Cisjordanie. Jérusalem-Est a été bloquée. Marwan m’a révélé qu’il était trop dangereux de parler arabe en Israël et qu’il était temps pour lui de quitter le pays.

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